
Abdelkébir Khatibi nous quitte mais ne disparaît pas. Il laisse pour le Maroc un patrimoine culturel moderne , riche par sa diversité littéraire et artistique.
Grande figure de l’intelligentsia marocaine, Abdelkébir Kathibi. est de ces personnages qui ont fasciné les écrivains français parce qu’il leur révélait des chemins inexplorés de leur propre langue.
C’est ainsi que Jacques Derrida écrit à son propos : « Comme beaucoup d’autres, je tiens Abdelkébir Khatibi pour un des très grands écrivains, poètes et penseurs de langue française de notre temps [...] Je tiens à souligner que cette œuvre, largement reconnue dans le monde francophone et arabophone, est à la fois une immense invention poétique et une puissante réflexion théorique qui, entre tant d’autres thèmes, s’attache à la problématique du bilinguisme ou du biculturalisme.
Ce que Khatibi fait de la langue française, ce qu’il lui donne en y imprimant sa marque, est inséparable de ce qu’il analyse de cette situation, dans ses dimensions linguistiques, certes, mais aussi culturelles, religieuses, anthropologiques, politiques. » Barthes ne dit pas autre chose : « Ce que j’ai à interroger, à quelque niveau de l’échelle sociale que je me place, c’est un Français “culturel”, façonné par les vagues successives du rationalisme, de la démocratie, des communications de masse.
Ce que Khatibi interroge, c’est un homme intégralement “populaire”, qui ne parle que par ses signes à lui. L’originalité de Khatibi est donc éclatante : sa voix est absolument singulière, et par là même absolument solitaire. Car ce qu’il propose, paradoxalement, c’est de retrouver en même temps l’identité et la différence : une identité telle, d’un métal si pur, si incandescent, qu’elle oblige quiconque à la lire comme une différence. »
Abdelkébir KHATIBI, a exploré avec un égal bonheur toutes les voies de la création littéraire.
Plus de vingt-cinq titres jalonnent son itinéraire d'écrivain, parmi lesquels on retiendra La mémoire tatouée, Denoël, 1971, Le livre du sang, Gallimard 1979 et 1986, Amour bilingue, Fata Morgana, 1983, Dédicace à l'année qui vient, Fata Morgana, 1986, Un été à Stockholm, Flammarion, 1990, L'art calligraphique de l'Islam (avec M. Sijelmassi), Gallimard, 1994, Le roman maghrébin, SMER, Rabat, 1980P, par-dessus l'épaule, Aubier, 1988, Paradoxes du sionisme, Al Kalam, Rabat, 1989, Penser le Maghreb, SMER, Rabat, 1993, La civilisation marocaine (sous sa direction et celle de M. Sijelmassi), Actes Sud et Editions Oum, Casablanca, 1996, La langue de l'autre, éditions Les mains secrètes, New York, 1999… et bien sûr Voeu de silence (épuisé, repris dans Quatuor poétique), L'Art contemporain arabe (Al Manar, 2001), Le Corps oriental (Hazan, 2002), Aimance (Al Manar, 2004), Pélerinage d'un artiste amoureux, Le Rocher, 2004...
Quelques passages de Khatibi:
Fils d'une mère parallèle, je fonçais droit dans l'empiètement des identités, la duplicité, l'appartenance à un bonheur empoisonné
Je fus sacrifié en venant au monde, et ma tête fut, en quelque sorte, offerte à Dieu. L'ai-je jamais retrouvée ?
La splendeur du visible la seule que je connaisse - est au-delà de tout infini, de tout absolu. Je fus enfin délivré des dieux et de leur insaisissabilité. Ma présence, oui, dans la sublime présence des choses, et leur vide cruel est le mien.
Le futur? De l'amour, rien que de l'amour, le corps présente? Un plaisir inouï. Alors le malheur? Une purification de l'âme et de la pensée.